REPORTAGE

« L’Art De La Subversion »

Rédaction
Antoine Harari
Thomas Epitaux-Fallot
Année
2016

Navigant en permanence entre autocensure et transgression, les artistes bénéficient d’une place toute particulière dans la société iranienne. Reportage

Dans le hall de la maison de la culture situé dans le parc Honar el Mandan au plein cœur de Téhéran, environ trois cents personnes se bousculent pour assister à un concert de rock alternatif. Une heure avant le début du spectacle, l’entrée de l’établissement est déjà bondée. Jusque sur la dernière marche des escaliers, des hommes et des femmes voilées se serrent et brandissent leurs appareils photos. Jeunes pour la plupart, ils ne veulent pas rater l’occasion inédite d’assister à un concert aux accents rock-and-roll. Azarakhsh, fils du célèbre acteur iranien Goldtfani et leader du groupe joue de la musique depuis qu’il est enfant. A 35 ans, il donne aujourd’hui son premier concert public. « Sans les relations de mon père, jamais je n’aurais pu organiser un tel évènement » avoue-t-il après sa performance sur le parvis du bâtiment. Au loin, derrière les hautes tours grises de la capitale iranienne, le soleil fond dans un brouillard de pollution. Les soirées sont encore fraiches en ce mois de mars et le jeune musicien réajuste son manteau avant de quitter les lieux dans la précipitation. Azaraksh racontera plus tard qu’un homme mystérieux s’est approché de lui en lui intimant d’ajouter à ces chansons des versets du coran. Le Téhérani a répondu poliment qu’il y songerait.

Deux semaines avant le concert, c’est dans ce même parc que deux voleurs à la tire ont été pendus pour avoir menacé des passants avec un sabre. Pour beaucoup, le choix de ce lieu, très prisé des intellectuels et des artistes, pour l’exécution n’est pas un hasard. Il serait, de la part du gouvernement, une manière détournée de mettre en garde cette catégorie de la population. Pour d’autres, la localisation est plus simplement due à la proximité du crime. A deux mois de la présidentielle iranienne, le milieu artistique et intellectuel de la capitale de la république islamique est plus que jamais en effervescence. Peu de pays sur cette planète renvoient une image aussi contrastée de la liberté d’expression. Contrairement à l’idée véhiculée par les médias occidentaux, ici rien n’est tout blanc ni tout noir et le mode de vie des artistes et des intellectuels illustre un double sentiment de liberté et d’oppression. En marge de la société à cause de leurs pratiques et de leur volonté d’indépendance face au gouvernement, ils participent dans le même temps au fondement de la culture iranienne. Cette ambivalence déteint également sur leur comportement quotidien en fonction de la sphère, privée ou publique, dans laquelle ils se trouvent. A la maison ils boivent, fument et ont des contacts entre filles et garçons. Dans les espaces publiques, leur comportement est plus policé. Ils changement de costumes et assument un autre rôle.

Au détour des galeries

Pas particulièrement attrayante vue de l’extérieure, Téhéran regorge de coins charmants. Comme si la pudeur interdisait à cette ville d’étaler au premier venu le moindre de ses charmes, ses trésors sont souvent dissimulés et accessibles aux seuls initiés. En s’enfonçant dans le quartier de Enqelab, véritable centre culturel de la capitale, on ne s’attend pas à trouver une galerie d’art au rez-de-chaussée d’un haut et crasseux immeuble. C’est pourtant là que Sarah expose depuis cinq ans, dans l’illégalité la plus totale, l’œuvre d’artistes téhéranis. Dans cette galerie à la décoration minimaliste, on trouve des photos grand format, dont certaines mettent en scène des personnages nus. Cette mère divorcée d’une quarantaine d’année tient, au sein d’une société conservatrice, une posture anti-conformiste. Habituellement, avant chaque exposition, l’œuvre d’un artiste doit être envoyé au ministère de la culture qui donne son assentiment. Dans cette galerie du centre-ville, Sarah ne se plie pas à cette exigence car elle n’est pas déclarée officiellement. L’annonce des nouvelles expositions circulent par le bouche à oreilles, Facebook et par flyers sur lesquelles ne figure même pas l’adresse de la galerie.

En dépit des conditions difficiles d’exposition, les galeries sont nombreuses à Téhéran et sont dispersées dans un périmètre relativement petit au regard de l’immensité de la capitale iranienne. Rien que dans le Gallery guide on en recense plus d’une trentaine. Si elles sont toutes plus ou moins recensées et contrôlées par le gouvernement leurs pratiques diffèrent grandement de l’une à l’autre. Ainsi les œuvres exposées à la maison de la culture, organe du gouvernement, sont plus politiquement correct  que certains happenings à la Aaran gallery, séparés pourtant d’à peine quelques pâtés de maison. Initiés à l’art plastique depuis son adolescence, Sarah sait que cette discipline bénéficie d’un contrôle plus souple. « Le gouvernement me connaît. Il garde un œil sur moi. Mais ils ont d’autres chats à fouetter». Récemment, elle a donné carte blanche à trois artistes de générations différentes en assumant entièrement les éventuelles sanctions liés à une œuvre transgressive. Le travail des trois artistes s’est révélé tous ce qui a de plus consensuel, sans aucun message subversif. « La limite est à l’intérieur d’eux-mêmes» lance Sarah le regard porté dans le vide.

La censure est une thématique récurrente dans la vie artistique iranienne. Après un an d’absence au cours duquel il a exposé en France et en Suisse, Sarang, jeune artiste plasticien revient à Téhéran, sa ville natale pour une nouvelle exposition. « En Iran, la ligne de démarcation entre ce qui est toléré ou non est floue. On navigue entre liberté totale et suspicion constante ». Au cours du vernissage, une centaine de visiteurs de tout âge se succèdent dans cette galerie située à quelques encablures du parc Honor el Mandan. Un des quatre côtés de la pièce est fermé par de grandes vitres qui donnent sur une piscine vide entourée de dalles en béton et cachée par de hauts immeubles. D’une manière décontractée, les femmes laissent tomber leur foulard au milieu des cheveux ce qui leur confère un air rebelle et mystérieux. De leur côté, les hommes ont soigné leur look. Sarang estime que la communauté artistique de Téhéran est composée d’environ mille individus. « On se connaît tous. On fréquente les mêmes exhibitions, les mêmes restaurants ».

Le jeune homme qui a fait une partie de ses études à Strasbourg s’étonne de l’insistance des pays occidentaux à privilégier les œuvres subversives. Il s’offusque de l’attitude des galeries étrangères qui s’intéressent exclusivement aux travaux susceptibles de choquer l’opinion publique. « Pour vendre, tu dois te montrer polémique, sans quoi ton travail est jugé inintéressant.  Mon travail n’est pas un plébiscite pour faire tomber le régime. L’art doit être universel et mon objet est la répression politique dans le monde en général ». Sarang constate à son insu que les artistes iraniens qui surfent sur la vague de la contestation s’exportent mieux. Il en veut pour preuve : «En Europe, force est de constater que les cinéastes iraniens les plus populaires sont souvent des exilés » dit-il, avant de citer Mohsen Makmalbaf, Bahman Gobadi ou encore Abbas Kiarostami. Le marché de l’art persan est, ajoute-il, particulièrement bien développé aux Emirats Arabe Unis où les œuvres se vendent souvent à prix d’or.

À l’abri des regards

Après le concert à la maison de la culture, Azaraksh et quelques amis se retrouve chez le chanteur dans un quartier résidentiel du nord de la capitale à une vingtaine de minutes en voiture. Dans le petit appartement en désordre, délestées de leur voile, les femmes participent au même titre que les hommes aux discussions. Autour d’un verre d’arak, un alcool à base de raisin distillée illégalement dans les caves arméniennes du pays, et une cigarette à la bouche, les discussions vont bon train. Il est question de justice sociale et d’équité, un leitmotiv rythmé ce soir, par le son entraînant d’un violon et d’une guitare. A l’unisson, la joyeuse troupe s’oppose à la politique du régime en place et digressent sur les élections qui approchent. A trois mois de l’échéance présidentielle, l’issue du scrutin semble déjà connue. Pour beaucoup, il ne sert à rien d’aller voter. « C’est inutile » peste Azaraksh avant d’ajouter « les guides de la révolution ont les choses bien en main, le vote populaire est une immense mascarade ». Déçu par l’attitude fataliste de son ami, un des convives rétorque que le vote reste l’unique instrument de contestation à leur portée. Si tous s’entendent sur la nécessité d’un changement, la façon de désavouer le gouvernement en place diverge. La plupart d’entre-eux se disent réticents à de nouvelles manifestations de rue et juge le peuple iranien trop pacifiste pour qu’une révolution du type de celle qui se passe en Syrie éclate en Iran. « Quand le Shah est tombé il y a 33 ans, ce fût un soulagement pour tout le monde. On a évité un bain de sang. La différence c’est qu’aujourd’hui, la société est beaucoup plus divisée qu’à l’époque. Si la contestation prend de l’ampleur, ce sera la guerre civile». La gouvernance économique du président Mamhoud Ahmadinejad en prend également pour son grade. « Les sanctions internationales précarisent toujours plus la population. En plus des classes défavorisées c’est au tour de la classe moyenne, des commerçants pour la plupart, d’être asphyxiée par la dévaluation du rial » invective Azaraksh. Lors de ces six derniers mois, la monnaie a perdu les trois quarts de sa valeur entraînant une inflation sans précédent. « En fait, les conditions de vie se sont dégradées pour tous les iraniens, sauf pour l’élite au pouvoir » conclut le musicien.

Pour pallier ces difficultés économiques, les milieux alternatifs tentent de s’organiser en communauté. Diplômée de l’université en histoire de l’art depuis six ans, Samira, une jeune peintre partage un appartement avec quatre autres artistes. La jeune femme doit souvent justifier le fait qu’à 28 ans elle ne soit toujours par mariée. « Mes parents ne me comprennent pas »  avoue-t-elle l’air amusée. Samira ne peut pas vivre de sa passion. Mais qu’elle qu’en soit le prix, elle n’abandonne pas l’idée de poursuivre la peinture. Interrogée sur sa formation, Samira confesse : « A l’université les professeurs sont choisis pour leurs positions politiques. Pas pour leurs qualités » raconte-elle avant d’ajouter, « tout ce que j’ai appris, c’est par l’intermédiaire d’autres peintres en observant, en recopiant ».

Un de ses colocataires, Eshkan est devenu photographe au grand dam de ses parents. Il a dans un premier temps entamé des études d’ingénieur pour ensuite décider de tout plaquer afin de se consacrer à la photographie. Comme beaucoup de jeunes téhéranis, pour joindre les deux bouts, Eshkan est obligé d’assurer à côté de la photographie un autre emploi. Il travaille dans l’import-export avec son père. Eshkan partage le rêve de beaucoup de jeunes de sa génération : émigrer. La préparation de dossiers pour des résidences artistiques en Europe l’a poussé à se poser une question centrale sur sa démarche artistique : « Si la société est libre comment créer et objecter » ? Si tout va bien, le jeune photographe pourra présenter sa première exposition solo d’ici quelques mois : « Pour que la galerie puisse obtenir l’autorisation de les afficher, les expositions se préparent parfois 1 an et demi à l’avance » se plaint-il. Comme tous ses amis qu’il fréquente dans le milieu artistique, Eshkan a conscience, à l’image d’un funambule, de marcher sur un fil. Pour augmenter ses chances d’être exposé, le jeune photographe travaille beaucoup à l’aide de symboles. Eshkan considère qu’il « est plus intelligent de ne pas attaquer la sensibilité du régime de manière frontale ». Il a néanmoins réalisé un certain nombre de photos liées au mouvement vert qu’il garde précieusement à l’abri des regards indiscrets afin de ne pas franchir les limites.

Le combat contre la censure

Cette limite justement, Massoud a décidé de la franchir allègrement. Il tient une librairie clandestine de livres marxistes dont le nom Agora évoque l’idée antique d’un espace autour duquel on se rassemble pour discuter des affaires de la cité. C’est dans ce même état d’esprit qu’il organise une fois par semaine des séminaires sur la pensée du philosophe allemand. Cachés derrière ses étalages, on trouve également toutes sortes de DVD interdits à la vente. Comme de nombreux iraniens, Massoud est aussi un grand amateur de poésie. Il peut réciter des passages entiers de poètes comme Hafez ou Rudaki. C’est en lisant ce qui lui tombait sous la main au cours d’une enfance solitaire que ce petit homme discret au crâne rasé s’est familiarisé avec la pensée communiste. Porté par une aspiration à l’équité sociale, ses lectures sont une façon de comprendre l’injustice à laquelle il doit faire face. Selon lui, « Les élites iraniennes sont narcissiques et se considèrent comme le centre du monde ». Il y a deux ans, Massoud a créé sa propre maison d’édition, manière pour lui de publier des œuvres prohibées. Aujourd’hui, combattre le gouvernement en place est devenu un moyen de donner un sens à son existence. « La police peut débarquer à tout moment. Ils ont déjà fermé mon premier magasin. Heureusement, mes livres et eux ont une haine commune : les Etats-Unis ». Il confie avoir organisé son réseau souterrain selon les techniques de résistants français sous l’occupation allemande. Pour lui la question de résister ne se pose pas, c’est un acte de foi.

A côté de la librairie Agora, dans ce même sous-sol sans accès à la lumière du jour, Hanna et Amir, tous deux diplômés de l’université de Téhéran, viennent d’ouvrir un café. Sur les grandes avenues bondées de la capitale iranienne, il est quasiment impossible de tomber sur une terrasse à ciel ouvert. Les rencontres privées se font habituellement en catimini dans des établissements camouflés. Jusqu’au début de cette année, c’est le café branché Prague au cœur du quartier de Enqelab à cinq minutes à pied de l’université qui tenait lieu de rendez-vous à de jeunes étudiants et à de nombreux artistes. Ce lieu semi-privé faisait l’objet de surveillance depuis son ouverture en 2009. Or depuis le début de cette année, la police des bonnes mœurs a mis les bouchées doubles. Elle a visité 87 établissements, embarquant plusieurs clients et ordonnant quelques fermetures. Pour les autres, plus question de les laisser bavarder et fumer en toute liberté. Elle a ordonné la mise en place de caméra de surveillance. Fin janvier, les gérants du café Prague – deux hommes et une femme de 25 ans – qui avaient ouvert le café dans la foulée des manifestations de rues qui ont suivis l’élection contestée de Mamhoud Ahmadinejad ont préféré mettre la clé sous le paillasson. Les cafés ne sont pas les seuls établissements à être frappés par la police de l’Etat en cette année électorale. Le ministère public a également serré la vis dans le milieu de la presse écrite. Dans le courant du mois de janvier, quinze journalistes ont été arrêtés, accusés par le ministre de la culture et la guidance islamique – structure de dédoublement de l’appareil de l’Etat – d’avoir collaboré avec des médias étrangers.

Malgré ce climat délétère, Hanna et Amir espèrent que leur café continuera de réunir des hommes et des femmes libres de discuter en paix. Une fois par semaine, des amis cinéphiles se donnent rendez-vous ici pour discuter d’un film visionné la même semaine. En possession d’un Bachelor de philosophie, le jeune homme confesse sa volonté de poursuivre ses études à l’étranger. «  Ici on n’est pas libre d’étudier ce que l’on veut ». Pour palier à ces lacunes dans l’offre académique, il suit des cours d’anglais depuis un an avec un ami, ce qui lui permet de préparer son départ. Bien qu’ayant fait des progrès spectaculaire il confie trouver l’anglais « difficile » et n’est pas au bout de ses peines. En attendant des jours meilleurs, installé autour d’une table en bois dans la pièce sombre, Amir pointe du doigt une petite caméra placée au-dessus de la porte : « ça c’est big brother qui nous observe » dit-il un sourire en coin.